
Lorsque je sens que ma créativité s’essouffle, j’aime gribouiller. Je me donne la permission de créer de mauvais dessins, sans autre objectif que ce que j’aime appeler « faire sortir les mites ». (Un peu comme lorsqu’on ouvre une vieille armoire à linge pour lui laisser prendre l’air.)
J’observais mon plus jeune fils traverser notre petite maison — heureusement à aire ouverte — à toute vitesse. Il zigzaguait entre les jouets, les chats et les coussins éparpillés un peu partout sur le plancher. Il portait l’une de ses combinaisons préférées : un une-pièce à manches longues, à jambes longues, fermé par une fermeture éclair, avec de larges rayures horizontales bleu aqua et beige.
Ces rayures m’ont rappelé le justaucorps que mon professeur d’arts plastiques au secondaire m’avait demandé de porter lorsque je posais comme modèle pour ses élèves. J’avais dansé pendant de nombreuses années et j’étais capable de tenir des poses intéressantes suffisamment longtemps. Les rayures rendaient les mouvements du corps beaucoup plus faciles à observer.
J’ai rapidement esquissé Finn bondissant partout dans la maison en utilisant des formes très simples. Je lui ai conservé ses rayures, mais je les ai dessinées dans l’une de mes couleurs préférées : un rouge coquelicot tout en douceur.
Quel personnage amusant!

J’ai publié le dessin sur Instagram et je me suis tout de suite sentie revigorée. J’aime partager toutes sortes d’esquisses, d’essais et de styles différents. D’une certaine façon, mon compte Instagram est devenu mon carnet de croquis numérique.
Je suis restée un moment à me demander ce qu’il imaginait dans toutes ces poses.
Était-il dans l’espace?
Le plancher était-il devenu de la lave?
Qui l’accompagnait dans son monde imaginaire?
Après cette véritable tornade d’énergie, mon fils est venu se blottir contre moi.
« C’est moi? » m’a-t-il demandé.
J’ai hoché la tête.
« Et toi, où es-tu? »
« Sur une autre page », lui ai-je répondu.
Quelques secondes plus tard, il repartait déjà à toute vitesse, réveillant au passage le chat qui dormait paisiblement à côté de moi.
J’ai laissé ce petit croquis de côté pendant un bon moment. Je ne savais absolument pas où il me mènerait.
Une fois les mites envolées, je suis retournée au travail sur B, de Lexi Kareen. Nous avions choisi de réaliser les illustrations en niveaux de gris afin de garder le livre abordable pour ses lecteurs. À ma grande surprise, ces illustrations avaient une profondeur remarquable, même sans couleur.
Au fond, cela ne m’étonnait pas tant que ça. J’ai toujours admiré les magnifiques illustrations en noir et blanc de Chris Van Allsburg.
En faisant un peu de ménage dans mon portfolio Procreate, je suis retombée sur cette petite esquisse de Finn. Placée à côté des illustrations de B, elle semblait vive, pleine d’énergie et de personnalité.
J’ai commencé à dessiner une jungle en noir et blanc, remplie de lianes, de feuillages et d’animaux cachés. Puis j’ai installé « Finn » sur le dos d’un guépard, directement inspiré de la grande peluche de guépard qui monte toujours la garde dans la fenêtre de notre salon.


Et là…
J’étais complètement conquise.
Où pouvait-il encore jouer dans son imagination?
Sur un chantier de construction?
Dans une forêt?
Au bord d’un étang?
Les possibilités étaient infinies.
J’ai ajouté quelques touches de couleur soigneusement choisies pour faire ressortir Finn, laissant ensuite l’imagination du lecteur compléter le reste.
Je trouvais ça vraiment fascinant.
J’aimais beaucoup ce que je voyais.
J’ai même pensé publier ces illustrations sur Instagram.
La photo était prête.
La légende aussi.
J’avais même choisi la musique.
Mais quelque chose m’a soufflé d’attendre.
J’ai fermé l’application et je me suis mise à regarder quelques-unes des nombreuses publications qu’une amie m’envoie régulièrement. C’est sa façon bien à elle de me dire qu’elle pense à moi.
À peine trois publications plus loin, une publication de Clavis Publishing est apparue.
Concours international Key Colors 2024.
J’ai ouvert le lien et lu attentivement les critères.
Des illustrations originales?
✔️ C’était bon.
Jamais publiées?
✔️✔️ Ça aussi.
Date limite?
Deux semaines.
Ouf.
Il ne me manquait plus qu’une histoire.
Les illustrations racontaient déjà presque tout.
Le texte n’avait plus qu’à les accompagner.
J’ai repris tous mes dessins pour chercher ce qui les reliait.
Ils parlaient tous de la façon dont Finn jouait.
Parfois, il était très calme, absorbé dans ses dessins.
À d’autres moments, il ressemblait à un véritable petit ouragan.
Les deux façons de jouer étaient tout aussi importantes.
Après tout…
Jouer, c’est le travail d’un enfant.
Je me suis dit que c’était peut-être un message que les adultes avaient besoin d’entendre eux aussi.
Et mes trois enfants?
Comment traversaient-ils le monde?
Parfois seuls.
Parfois dans le désordre, les éclats de rire et les jeux.
Parfois avec moi, avec leur grand-mère, avec leur père ou avec leurs amis.
Petit à petit, l’histoire a commencé à prendre forme.
Je lui ai donné un titre.
Sometimes.

Je n’arrivais plus à quitter les illustrations des yeux.
J’en étais tellement fière.
À mes yeux, c’était de loin le plus beau travail que j’avais réalisé jusqu’alors.
La date limite est arrivée.
J’ai téléversé soigneusement tous les fichiers sur le site de Clavis, puis j’ai cliqué sur Envoyer.
À partir de ce moment-là, Sometimes devait faire son chemin tout seul.
Les mois ont passé.
Heureusement, c’était l’été. Au Canada, les étés semblent toujours filer à toute vitesse.
Peu après la rentrée scolaire, un courriel de Clavis est arrivé dans ma boîte de réception.
Votre album Sometimes a été sélectionné parmi les finalistes du concours international Key Colors.
Mon cœur a fait un bond.
Finaliste?
Vraiment?
Quelques semaines plus tard, j’ai participé à une rencontre virtuelle avec l’équipe de Clavis et les six autres finalistes.
J’avais le ventre noué par l’attente.
Ils ont présenté chaque projet avec énormément de soin.
Les illustrations des autres finalistes étaient tout simplement extraordinaires.
Puis ce fut le tour de mon livre.
J’entendais leurs réactions, toutes discrètes, mais remplies d’admiration.
Puis est venu le moment de dévoiler les gagnants.
Troisième place.
Deuxième place.
Mon Dieu…
Était-ce possible?
Première place.
Pas moi.
J’ai senti les larmes monter tandis que je félicitais les gagnants avec un sourire un peu crispé.
Dès que la rencontre s’est terminée, j’ai refermé mon iPad et je me suis enfin laissée pleurer.
Heureusement, Stella, ma marionnette, était là pour m’offrir tout son soutien… tout comme notre vieux chat noir.
C’était mon plus beau travail.
Les pensées ont commencé à dévaler dans ma tête comme une avalanche.
« Même ton meilleur travail n’était pas assez bon. »
« Arrête donc d’essayer. »
« Tu n’es probablement pas faite pour ça. »
J’ai complètement éteint mon iPad

Le rêve d’entrer un jour chez Indigo et d’y découvrir mon livre sur une tablette me semblait désormais inaccessible.
Ce beau message sur l’importance du jeu n’atteindrait jamais les rayons de nos bibliothèques.

J’ai fini par rouvrir Procreate.
Pas parce que j’en avais envie…
Mais parce que la vente de pâtisseries de l’école approchait et que je dessine toujours de petites étiquettes à la main pour accompagner ce que j’apporte.
Et là…
Sometimes m’attendait toujours.
Il était encore si doux.
Il méritait mieux que de rester oublié sur mon iPad.
Une idée m’est alors venue.
J’avais déjà illustré plusieurs livres pour Hybrid Global Publishing.
J’allais économiser…
Et publier Sometimes moi-même.
J’ai donc écrit rapidement à Clavis pour vérifier que le règlement du concours me permettait de le faire.
La réponse est arrivée le jour même.
« Pourquoi feriez-vous cela? C’est nous qui allons publier votre livre. »
…
Mais voyons donc!
J’avais complètement mal compris le concours.
Et je ne m’en étais même pas rendu compte.
Quelques mois plus tard, j’ai reçu un autre courriel de Clavis.
Cette fois, on me demandait l’autorisation de traduire et de publier le livre en néerlandais.
J’ai trouvé la situation plutôt amusante.
Du côté de mon père, toute ma famille est néerlandaise. Pourtant, je ne parle presque pas le néerlandais et je ne le lis pas non plus. Dès leur arrivée au Canada, mes Opa et Oma ont choisi de s’intégrer pleinement à leur nouveau pays. La langue ne s’est donc jamais rendue jusqu’à ma génération.
J’ai bien sûr accepté.
Mais leur réponse s’accompagnait aussi de commentaires sur mon personnage principal.
Il paraissait trop jeune.
Trop plat.
Trop semblable à une poupée.
Pas assez réaliste.
Bref…
Il fallait le redessiner.
Euh…
C’était tout le livre.
Comment pouvais-je simplement le remplacer?
Et puis, c’était mon meilleur travail…
Ils ne s’en rendaient donc pas compte?
Puis Clavis a doucement ébranlé cette conviction. Non pas parce que ce n’était pas bon, mais parce que cela pouvait devenir encore meilleur.
J’ai mis mon ego de côté, écouté leurs commentaires et recommencé à dessiner.
Je ne voulais pas perdre Finn complètement.
Je lui ai donc gardé ses cheveux un peu ébouriffés, ses petits yeux en points et, bien sûr, sa combinaison rayée rouge et blanc.
Clavis a beaucoup aimé cette nouvelle version.
Mais moi…
Je trouvais maintenant que ce personnage plus réaliste ne s’accordait plus avec les décors plus fantaisistes.
C’est alors que mon directeur artistique de sept ans est intervenu.
« Les guépards ne vivent pas dans la jungle.
Ils vivent dans la savane. »
Il avait parfaitement raison.
J’ai donc entièrement redessiné cette illustration.
La jungle est devenue une savane remplie d’acacias parasols, de hautes herbes et d’animaux qui y avaient réellement leur place.

Et soudain…
Tout fonctionnait.
Peu de temps après, Finn m’a offert un deuxième conseil.
« Des planètes aussi grosses ont beaucoup de lunes. »
Message reçu.
Dessiné.
Et c’était tellement mieux.

J’ai finalement repris chacune des illustrations en m’inspirant des souvenirs de mes trois enfants.
Les jeux.
Les fous rires.
L’heure du bain.
Les câlins.
Puis Velvet l’araignée est arrivée.
Elle est inspirée de la grande sœur de Finn.
Toujours attentive.
Toujours bienveillante.
Toujours présente…
Même discrètement en arrière-plan.
Dans presque tous les livres que j’illustre, je cache un petit compagnon animal.

Je trouve qu’un enfant paraît moins seul lorsqu’un animal partage discrètement son aventure.
Parfois, c’est un chien.
Parfois, un chat.
Une fois, c’était même un iguane.
Souvent, je demande à l’auteur de choisir l’animal.
Dans Always Us, il y a un petit chat blanc… et Velvet l’araignée.
Mais regardez bien.
Elle adore se cacher.
Le jour de la publication de l’édition néerlandaise est finalement arrivé.
L’équipe de Clavis avait choisi le titre Altijd Wij.
En néerlandais, Sometimes serait simplement devenu Soms, un titre qui, selon eux, n’avait ni la même douceur ni la même musicalité que Altijd Wij.
Je dois admettre…
Ils avaient raison.
Pour garder une belle cohérence entre les deux éditions, j’ai finalement choisi de publier la version anglaise sous le titre Always Us.
Des mites… jusqu’aux rayons des librairies.
Always Us a parcouru un chemin extraordinaire.
Avec le recul, je suis presque reconnaissante de ne pas avoir remporté le concours Key Colors.
Si j’avais gagné, je n’aurais peut-être jamais remis en question mes premières illustrations.
Je n’aurais peut-être jamais vraiment écouté les observations de Finn.
Je n’aurais peut-être jamais fait suffisamment confiance à Clavis pour redessiner presque chaque page.
Je croyais qu’ils étaient en train de transformer mon livre.
En réalité…
Ils m’aidaient à découvrir le livre qu’il cherchait à devenir.
Aujourd’hui, lorsque j’aperçois Always Us sur une tablette de bibliothèque ou dans une librairie, je ne pense plus au concours.
Je pense à un petit garçon vêtu d’une combinaison rayée rouge qui court partout dans notre maison en faisant semblant que le plancher est de la lave.
Parfois…
Les plus belles histoires commencent simplement parce qu’on a décidé de gribouiller.
P.S. À mes lecteurs francophones : mon français est encore très loin d’être parfait. Disons qu’il s’arrête quelque part entre mes cours de français de 13e année… et Le Petit Prince. J’ai donc demandé un petit coup de main à ChatGPT pour cette traduction. Si une phrase vous semble un peu étrange, vous savez maintenant qui blâmer! 😉
